Les textes qui sont publiés sur ce blog sont ma propriété, les photos sont soit les miennes, soit sous le copyright fabian da costa photographe. Sauf indications de sources de ma part. Merci de ne pas les utiliser sans mon autorisation.

vendredi 26 novembre 2010

Pour les jardins aujourd'hui sous la neige

" Et sur quelle douleur pose-t-on cette gaze " 2/2
 Rainer Maria Rilke 

Le chat brusquement se lève et commence une lente toilette. A l'Ouest le jardin grésille de paillettes, se consume en petites braises. Son père y a désiré tout ce qui peut vibrer, éclater, chanter aux derniers rayons d'un soleil flamboyant.
           Anne effleure les grands pavots d'orient. Pourpres, ils brûleraient la main qui oserait davantage. Elle se penche sur leur coeur noir. " Dans un coin du jardin, le pernicieux sommeil fleurit." Béni soit son père qui l'a nourrie de silence et de poésie. Ses lèvres frôlent les pétales froissés. Ils ont l'odeur amère d'une eau qui coulerait sous les buis. Elle dit à mi-voix, - "Le pernicieux sommeil..." Ce qui caresse ici sa bouche est sans doute plus proche du mourir que du dormir. La frontière ténue se trouve dans cet infime espace où son souffle fait trembler la fleur légère.
            Les pivoines à elles seules semblent avoir concentré tout le feu de la journée. "Bright Knight" fleurit sous les cytises, pour que ses coupes rouges et orangées recueillent la pluie d'or qui tombera chaque automne, et "Brocard de Soleil et de Lune"  croule sous les fleurs écarlates aux pétales bordés de blanc.
          L'heure est venue où le ciel et le lac se fondent dans un même bleu.  Une robe blanche palpite sous la tonnelle des roses, en bordure de l'eau. Anne pose ses pas doucement derrière la silhouette claire. L'allée conduit au jardin clos bordé d'arceaux où s'accrochent les grappes de glycine et de chèvrefeuille. Le vent monte du lac avec son odeur de roseaux, d' herbes mouillées, de vase tiède. Il investit les buissons, se glisse entre les branches. Il a des centaines de mains qui toutes à la fois bousculent les fleurs, retournent les feuilles. Dans l'ombre, un homme attend celle qui vient. Voici qu'elle est là, dans ses bras, leurs bouches et leurs souffles mêlés.
          Anne pose son front sur le tronc lisse d'un saule. L'arbre frémit comme le mât d'un navire. La douleur est une étrange chose, si difficile à nommer. Pourquoi dit-on "j'ai le coeur brisé". Son coeur n'est pas brisé; il s'est vidé comme une coupe trop pleine. Ses joues sont froides sous ses doigts. Elle est si légère, déshabitée de sa vie : un coquillage abandonné sur le sable.  Le couple là-bas s'est désuni et sa mère se retourne à-demi avant de s'éloigner, pour donner encore à celui qu'elle quitte un dernier regard de tendresse.
          Anne tremble doucement. Les premières étoiles entament à peine le ciel encore pâle. Le lac brille comme un airain poli et les mouettes se sont tues, immobiles pour la nuit, en grappes blanches sur les rives. Elle avance incertaine sous les arbres. Sur ce qui s'embrasait tout à l'heure, le crépuscule a déplié de longues écharpes d'ombre.
         Le crapaud et sa flûte se cachent sous les touffes de sauge. Anne le connaît bien. Il est d'un brun feuille morte, constellé de lunules rousses. Elle écarte le feuillage et se penche. Il joue sans se lasser sur les deux mêmes notes - do, et sa gorge se gonfle - mi, et la douce baudruche se dégonfle. Son oeil est une grosse agate qui tourne vers Anne ses reflets nocturnes.
         Une odeur de tabac blond erre dans l'allée. Comme un grand if noir courbé par le vent, son père se penche sur les buissons de roses.  Ses doigts caressent les pétales. Le coeur rouge de la cigarette se consume dans le sable.
         Elle s'approche en silence. Il dit sans la regarder. - La nuit, les roses blanches sont pareilles à du lait tombé des étoiles. Il murmure encore perdu dans ses songes.
  - Aimer les roses jusqu'à l'ivresse, les aimer jusqu'à en mourir, comme Rilke . Il se retourne enfin. Ses yeux sont tristes, mais sa bouche sourit. - Te souviens-tu de ces vers ? -
"Où est pour cet intérieur
un palpable contour ? Sur quelle douleur
pose-t-on cette gaze ?
Quels ciels se reflètent
dans le lac intérieur"
de ces roses écloses..."
          Dans la nuit enfin venue, le Bouvier et la Vierge se poursuivent sans répit. Anne sait depuis sa petite enfance l' histoire des dieux et des constellations. Elle n'ignore pas que le Bouvier garde les ourses célestes en compagnie des chiens de chasse, dans les prairies infinies. Elle dit à mi-voix, -" Père, vous devriez rentrer, le dîner va commencer". Il s'éloigne doucement et s'arrête un instant devant le banc de bois, où les pivoines ont posé leurs têtes trop lourdes. -Ta Mère, dit-il, est une fleur ardente -
         Anne ne savait pas qu'elle pleurait. Simplement elle s'étonna de sentir sa joue humide et la sécha sur la coupe fraîche d'une pivoine  blanche. La lune se préparait à sa grande moisson. Toute la nuit elle faucherait des gerbes d'étoiles, pour rester au matin, seule, cette mince lame d'argent.

jeudi 25 novembre 2010

Pour les jardins en sommeil

       Cette fois c'est certain nous entrons dans l'hiver, et pas vraiment sur la pointe des pieds. Les premières gelées ont flétries cette nuit ce qui restait de fleurs.  Seuls le givre et la neige vont fleurir maintenant les branches et les buissons dégarnis. Dans la nostalgie des beaux jours, je me suis souvenue d'une nouvelle que j'avais écrite autour des jardins et des fleurs. Je la partage aujourd'hui, dans l'attente du printemps.

photo © fabian da costa



 " Et sur quelle douleur pose -t-on cette gaze ? " 1/2
Rainer Maria Rilke 



           Ses deux bras nus sur la pierre chaude de la balustrade, Anne regarde l'ombre des orangers trembler sur les marches de la terrasse. Les serveurs en vestes blanches glissent silencieux et lointains entre les robes longues et les smokings. Le bourdonnement des voix s'écoule par les baies grandes ouvertes, pour se mêler dehors au bruissement des feuillages.

          Elle ferme les yeux. Le soleil de cette fin de journée n'en finit pas de se coucher sur le lac. Le jour s'étire comme un chat paresseux qui ne veut pas vraiment bouger, mais seulement s'étendre jusqu'au bout de ses pattes. Anne pense aux douces pelotes roses entre les griffes recourbées.
Elle se dit que jamais peut-être ce jour ne finira, et qu'elle restera ainsi suspendue dans le regard vert du chat qui s'allonge plus encore dans les lavandes, au pied des orangers. Elle va vers lui et ses sandales neuves crissent sur le gravier. Le chat ne bouge pas. Il est couché, blanc au milieu des épis bleus. Elle le caresse et sa main se parfume de fourrure et de lavande chaude.

          Elle est seule, merveilleusement. Sans nurse anglaise ni gouvernante allemande. Elle avait supplié. –  Non Maman, s'il vous plaît, les Misses sont trop maigres et les Fraülein trop grosses. Je préfère être sage - . Et sa mère avait ri en lui caressant les cheveux. Anne croit qu'elle peut mourir de bonheur pour ce rire et pour cette caresse. Ma Mère, ma divine Mère, pense-t-elle.
Nulle femme n'est aussi blonde, aussi lumineuse que cette mère adorée. Jamais Anne ne l'a entendu élever la voix pour commander les domestiques ou pour la gronder. De quoi la gronderait-on d'ailleurs ? Depuis toujours elle sait faire silence et disparaître quand il convient. C'est le prix à payer pour vivre, souvent oubliée, à l'ombre douce de son amour. Et tous à l'ambassade sont comme elle. Les bonnes, le cuisinier, le chauffeur, le jardinier, le chien : tous ils attendent, ils guettent, ils provoquent le sourire, le soleil, l'éclosion de la joie sur le ravissant visage.


          Les rires et les voix s'apaisent là-bas, pour n'être plus qu'un ressac qui vient mourir sur le sable de l'allée. Des notes de musique se détachent maintenant. Elles s'accrochent légères, blanches et noires entre les longs filaments roses des cléomes. Anne se dit qu'elle pourrait les cueillir au bord des pétales irisés, les rassembler dans le creux de sa main. Une voix s'est jointe à la mélodie. Anne ferme ses oreilles sous ses paumes serrées. Le jeune secrétaire d'ambassade anglais, chante. Il est assis au piano, les femmes se sont rassemblées autour de lui, les hommes fument à l'écart. Elle sait que sa mère debout près du grand bouquet de pivoines blanches, tourne les pages. Elle se penche, tend le bras vers la partition, et son reflet pareillement s'incline. Anne tremble qu'un soir sa mère ne s'engloutisse dans ce lac de verni noir, perdue à jamais.

         Les arbres flamboient enfin au jardin du couchant. L'autre jardin, celui du levant, est dans l'ombre du soir. Son père avait dit  : - Je voudrais à l'Est des fleurs couleur du ciel quand l'aube hésite entre le jour et la nuit. Et le jardinier avait planté des ancolies couleur de craie, des pensées mauves au coeur rose, des iris à gorge blanche et sépales violets, à  longue barbe lavande. Il disait aussi, -  Il faut que  les chants des oiseaux  au matin, courent sur des bordures d'argent soyeuses et s'enroulent comme des copeaux vibrants autour de leur feuillage. Le jardinier alors avait mis en terre des épiaires duveteuses et argentées, des rhododendrons crémeux, et d'autres iris encore, bleuâtres comme de la neige à l'ombre, qui montraient une langue striée de vert au-dessus d'un chatoiement de campanules. 

dimanche 21 novembre 2010

Aphrodite dormait

Un souvenir qui m'est venu aux petites heures de l'aube, alors que je me demandais ce que j'allais déposer ce matin sur les pages virtuelles de mon blog. Le souvenir d'une visite que nous avions rendue à un cher vieil ami dans sa nouvelle résidence, autrement dit dans une maison de retraite.
Nous l'avions connu flamboyant et royal - il avait encore gardé son élégance d'âme, son inépuisable culture, son verbe magnifique – mais la flamme tremblait tout comme sa voix, quand il nous expliquait combien ses enfants étaient rassurés de le savoir ici, en sécurité. Puis avec un humour intact il a ouvert son balcon pour nous faire découvrir le paysage qu'il voyait tous les jours : un immense cimetière.
L'heure aurait pu être sinistre, elle fut mélancolique et drôle. Je remarquais sur une table une revue de voyage : elle parlait de Chypre où une nouvelle statue d'Aphrodite venait d'être découverte. 
Ah ! me dit-il, Aphrodite, née de l'écume sur les rivages de l'île, la Vénus des romains, la splendeur du féminin !
Il avait en un instant retrouvé ses yeux brillants et nous l'avons laissé au milieu de ses livres et de ses souvenirs.
Peu d'années plus tard il nous a tous quittés pour ce là-bas dont on ne revient pas, mais sur le chemin du retour m'étaient venus ces mots que je dépose ici à sa mémoire, tendrement.


 Aphrodite dormait la joue dessus sa main et le sable frais se creuse sous ses reins.
Aphrodite rêvait que la mer balançait éternellement, une écume fragile au bord de ses pieds blancs.
Ses mains, sa bouche et ses cuisses sont froides. Elle n'est que silence sous les constellations.
Peu lui importe alors de savoir qu'Orion s'éloigne et disparaît jusqu'à la nuit prochaine. Et quand le vent du sud se lève dans la plaine, elle ne le voit pas.

Dis-moi que mourir est ainsi. Rêver sans s'éveiller jamais : savoir sous des paupières closes, que vivent encore les choses. Alors les vagues dérouleront sans cesse, pour le reprendre aussi, le livre que nous n'aurons pas fini.

Les dieux sont mieux ici, couchés et sans parole. Nous les aimons défaits, dans le sommeil enfuis. Ils deviennent pareils à notre chair fragile, et nous serons comme eux, aveugles et démunis.

Mais que toujours la mer respire doucement pour moi qui attendrai comme celle qui dort, que me soit redonné par cet Autre là-bas, le Souffle qui ne s'éteint pas.

vendredi 19 novembre 2010

c'était un livre



C'était un livre qui dormait dans ma bibliothèque depuis des mois, des années. C'était un livre offert par de délicieuses et bien-aimées vieilles personnes qu'il avait accompagnées sur un long chemin de vie. C'était un livre que j'avais plusieurs fois ouvert puis reposé sur son étagère sans rien y voir, sans jamais entendre cette voix qui parlait m'avait-on dit, à tant de cœurs.

C'est un livre que je viens de retrouver et d'ouvrir à nouveau – au hasard qui n'existe pas - et qui m'a donné ces paroles misent en exergue aujourd'hui sur la première page de ce blog. Les lignes qui suivent cette invite sont d'une singulière exigence :

" Mais sur le chemin n'emportez rien d'ancien avec vous !
Le vide attire le vide.
Vous devez partir sans vêtement.
Un vêtement neuf, encore jamais vu vous attend…"

J'ai pris cet envoi pour moi, comme une réponse à l'envie renaissante d'écrire à nouveau et de partager cette écriture dans ce qui peut sembler le vide intersidéral de cette toile invisible.

Je ne sais pas encore si d'autres pas viendront accompagner les miens, mais je crois le chemin assez beau pour m'y aventurer.

jeudi 18 novembre 2010

Pour un premier pas

Chacun de vos pas à travers le vide
Devient une île fleurie
Où les autres peuvent poser le pied.
" Dialogues avec l'ange " Gitta Mallasz