Les textes qui sont publiés sur ce blog sont ma propriété, les photos sont soit les miennes, soit sous le copyright fabian da costa photographe. Sauf indications de sources de ma part. Merci de ne pas les utiliser sans mon autorisation.

mercredi 29 décembre 2010

A l'aube d'une année nouvelle...



    

    Me voici, Jeune Fille de la Terre, mon corps est lisse comme un galet, rond, pareil à une perle, ma peau est une argile dorée.
    Je viens à toi dans le printemps de mon âge, dans le printemps de ton âme.
Je tends vers toi deux mains ouvertes, accueille-moi. A l'aube du monde j'étais déjà ce que je suis, et demain je serai pareille à aujourd'hui.

    J'attends celle qui voudra venir près de moi, celle qui me suivra sans demander pourquoi le vent soudain chante plus fort, et plus forte aussi monte comme une caresse sur son cou, l'odeur du chèvrefeuille fou, du buis amer au creux des bois.

    J'espère celle qui marchera là où le chemin ne se voit pas Je suis si jeune et très précieuse, comme un bijou qu'il faut porter, comme un parfum à respirer.

    Mes yeux sont clos sur le secret des choses, sous mes paupières reposent tous les espoirs et les désirs.
Eveille-toi et lève-toi.

lundi 27 décembre 2010

Bestiaire nocturne I



" Le Miroir de Fidélité " Tapisserie de la dame à la Licorne 

 La licorne

La pure et très blanche bête,
qui se mire au miroir de la belle,
voit-elle sa pureté, sa blancheur ?

Elle sourit presque à sa vue,
ou bien à la nôtre
qui la regardons se regarder,
sans nous voir.

Sommes nous encore dans un temps
où les licornes peuvent ainsi
marcher vers les humains ?
transmettre le savoir des terres anciennes,
tendre vers leurs pauvres cœurs le miroir de Fidélité,
où chacun découvrira sa Vérité,
inaltérable et pure, immaculée.

Antony and the Johnsons - Thank You for Your Love (Live on Later with Jo...

jeudi 23 décembre 2010

Du fond des rêves sont venues




photo © fabian da costa
   

 Elles me visitent la nuit, sans que je le cherche ou le veuille,
douces bêtes venues des mondes incertains.
Silencieuses, elles franchissent l'invisible frontière de mes rêves.
Bestiaire nocturne, messager des eaux profondes,
porteur de paroles que je sais sans les connaître.

Enfant j'étais puissance et je touchais le ciel,
enfant j'étais clarté et j'éprouvais la nuit.
J'avais les maîtres mots qui commandent aux ombres,
ceux qui font naître au jour les mystères du monde.

Qui grandit, oublie…je le savais bien sûr.
Mais j'ignorais que de cette perte, on ne se remet pas.
Ou bien alors faut-il attendre que par pitié et charité,
ces passagers de la nuit habillés de songes,
viennent me rappeler mon royaume perdu.







lundi 20 décembre 2010

Celle qui croyait ne pas aimer Godard




  C'était moi, qui avait enduré de longues heures de souffrances et d'incompréhensions devant des films de Godard projetés dans ces fameuses salles  " d'art et d'essais ". Longues heures durant lesquelles je pensais être particulièrement stupide, puisque je ne comprenais rien, alors que des personnes de mon entourage, estimables, sortaient de la séance totalement subjuguées.
C'est donc par pure affection pour elles que je suis allée voir son dernier film, " Socialismes ". Dès les premières images, j'ai compris que cette fois j'étais piégée et que j'allais aimer….et j'ai aimé, infiniment, même lorsque je n'ai pas tout compris. Des moments de pures beautés plastiques, des flashs de vies, des souvenirs réapparus comme des fantômes de l'histoire, de notre histoire humaine.
Et voilà, comme disait ma fille vers ses 6 ans, lorsqu'elle affirmait une chose et puis tout aussitôt son contraire : " Il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis ".




vendredi 17 décembre 2010

Rêves


photo © fabian da costa

La fileuse
J’ai filé la longue chemise des rêves, longuement je la tisse chaque nuit. J’attends maintenant l’aiguille, la grande aiguille qui coudra de fil rouge l’histoire de ma vie.
Je l’ai reçu dans un coffret de cèdre clair, couchée comme une épée, dormante et espérant ma main pour vivre enfin et danser, dessus-dessous et encore dessus.Traçant derrière elle comme un éclair de feu, les routes et les chemins.
Coudre est dangereux ; voilà un redoutable jeu. Que vais-je ici lier que je ne sais pas encore nommer ?

Aux récits des temps anciens, l’aiguille pouvait blesser la main. Qu'adviendra-t-il si je me pique le doigt ? Je peux dormir cent ans et peut-être mille ans sans m’en apercevoir, puisque je ne sais plus depuis longtemps déjà, défaire du songe ma vie. Je sais seulement quand je suis dans tes bras que j’ai toujours voulu cette place là.

Ce qui sera ne m’appartient pas et je coudrai ce que tu voudras. J’assemblerai ma vie à la tienne, bord à bord, corps à corps, à petits points serrés comme tes mains sur moi. Je dirai que c’est bien, je dirai que c’est beau  à chaque jour nouveau, à chaque nuit qui vient. Il n’y a plus ici de frontière, et lorsque je t’attends, tu étais déjà là.

mercredi 15 décembre 2010

Pour une ville retrouvée


photo © fabian da costa

        
Ces parfums d'enfance que je retrouve, passagers comme buées sur la vitre, nuages dans le ciel, viennent pour la plupart de Bordeaux, ville que je croyais ne pas aimer et qui se rappelle à moi, étrangement.
Voici revenus les quais de la Garonne, le jardin public, la rue Borie et ma maison, la rue Sainte-Catherine et ses magasins, et même les putes sur le trottoir. : vieillies comme le monde qui est passé là, et comme moi aussi.
Quand j'étais une petite fille de la bourgeoisie bordelaise, ces filles se trouvaient tous les jours sur le chemin de la promenade que je faisais avec ma nounou, de la maison jusqu'au jardin public. Nous longions le quai des Chartrons, celui qui borde la Garonne et le port, qui à cette époque venait s'allonger dans la ville même, avec ses bateaux, ses marins, ses docks, ses longues grues, et ses filles à la porte des bars qui se succédaient tout au long des quais.
J'étais, mes vieilles photos en témoignent, une parfaite enfant de bonne famille. J'avais des cheveux blonds retenus par des rubans de satin assortis à mes robes. Des socquettes blanches, des sandales blanches aussi que je salissais malgré tous mes efforts, et le dimanche pour me rendre à l'office en compagnie de ma mère, des gants en dentelle, blanche bien entendu.
Ma nounou me tenait d'une main ferme, et hâtait le pas quand nous passions dans le secteur le plus chaud des quais, celui qui rassemblait le maximum de bistrots et de filles appuyées à la porte, ou accoudées au comptoir, celui qui se trouvait le plus près de l'entrée des docks, là où les hommes assis par terre, le dos contre la grille attendaient une embauche, là où les matelots sortaient vers la ville.  Elle ne parvenait pas, sans doute à cause de mes petites jambes, à marcher assez vite, pour éviter que l'une ou l'autre de ces femmes ne se penche au passage pour m'embrasser.
J'étais une enfant que l'on embrassait très peu : ma nounou jamais, car on n'embrasse pas les enfants des maîtres, ma mère parcimonieusement, pour ne pas tomber dans un sentimentalisme déplacé.
Les baisers de ces filles sont l'un de mes plus beaux souvenirs. C'étaient des baisers généreux et parfumés, très parfumés, des baisers donnés à l'enfance qui passait devant elles, des baisers qui sont restés les plus secrets et parmi les plus précieux de ceux que j'ai reçus.

mardi 14 décembre 2010

Chansons pour Anne



 Anne et le parfum

 Sur la coiffeuse, le flacon bleu.
Bleu de nuit, nuit de Paris, Soir de Paris.
C'est un parfum de prix
que les dames mettent le soir
pour aller à Paris, ou bien le jour
pour aller faire un tour.

Effleurer du doigt le bouchon doré         
est déjà très risqué.                                                                     
Sur le verre bleu l'étiquette argentée
raconte une histoire qui fait rêver.             

Assis au balcon dans la douceur du soir,
Anne en robe blanche et lui en smoking noir.
Sous le ciel de Paris, la Tour Eiffel est là.

Le parfum est venu sur son doigt !
personne ne le saura,
si Maman ne le devine pas.



lundi 13 décembre 2010

Ecrit du lointain, pour un jour de souvenirs



photo © fabian da costa

L'Inde pareille à un fruit inconnu pris à l'étalage d'un marchand des rues en pays étranger. J'ai déjà mangé des fruits exotiques : la première bouchée est surprenante, délicieuse - la deuxième peut laisser vaguement nauséeux - encore une et le délice est revenu. Le fruit terminé, je ne sais toujours pas s'il était réellement bon. Il m'est seulement devenu impératif d'en reprendre un autre, très vite – et encore, et encore. Ensuite ?…il n'y a plus de question, seulement la vie, là-bas.
Je n'ai rien connu de plus doux que la venue de la nuit ici, en Inde du sud, rien de plus délicat que cette heure soyeuse qui vient à pas légers poser un voile sur toutes choses.
Chez nous la tombée du soir se sent, se respire, s'entend presque. La nuit s'installe avec aplomb, elle recouvre le jour avec autorité, sans autre préavis qu'un vrai crépuscule où les bruits et la chaleur s'éteignent et s'assourdissent.
Dans l'Inde que je connais, jamais le silence ne s'installe, jamais les lumières ne pâlissent, du moins jamais entièrement, et la chaleur faiblit à peine. La nuit ne tombe pas – le jour ne s'enfuit pas - simplement comme du lait dans le café, l'un se dissous dans l'autre.
         Les verts, les dizaines de verts du Kérala, ceux des palmiers, des bananiers, des manguiers et de tout ce qui porte tiges, feuilles, fleurs, fruits, s'adoucissent comme sous le pinceau aquatique d'un aquarelliste. Le ciel et l'eau se ressemblent et se rassemblent, la marée reprend pour les emporter vers le large, les îlots de jacinthes roses qu'elle ramènera au matin.
        Les barques en demi-lune s'éloignent, tandis que les pêcheurs déjà rentrés commencent à vendre leurs poissons sous les guirlandes d'ampoules, en bordure de la plage.
        Cette nuit qui ne dit pas son nom, cette obscurité si rapide à venir qu'elle n'entrave la vie en aucune manière, porte en elle une étrange nostalgie. C'est l'heure du rêve éveillé, de la marche somnambule, de la pensée dormante, de la présence insaisissable.





dimanche 12 décembre 2010

Chansons pour Anne

 
 
 
photo © fabian da costa

 Anne et le chat

Anne se regarde dans les yeux du chat,
tablier bleu, barrettes dans les cheveux.
Anne se voit dans les yeux du chat,
mais le chat ne la voit pas.

Ils sont assis sur l'escalier
dans le soleil de juillet,
Anne qui regarde le chat,
et le chat qui ne la voit pas.

Un chat ne voit que ce qu'il voit
derrière sa caboche de soie.
Un chat ne voit que ce qu'il veut,
la souris dans son trou,
la mouche sur la vitre,
l'ombre sur le mur.

Anne prend le chat dans ses bras,
le visage dans la fourrure de soie.
Il sent le soleil, la cire chaude et le bois,

Anne pense, comme il est content
mon chat qui ronronne dans mes bras.
Oui, mais le voilà qui s'en va,
la queue redressée comme un mât.

Le chat a vu ce qu'il voulait,
la souris dans son trou,
la mouche sur la vitre,
l'ombre sur le mur.

Les bras croisés sur ses genoux,
Anne ne voit plus le chat,
seule, assise dans l'escalier
qui sent le soleil, la cire chaude et le bois.





samedi 11 décembre 2010

Mon Unique Amour



      L'un des plus beaux textes que je connaisse sur ce que pourrait être le vrai amour. Vivre pour aimer son Unique, mais en lui laissant et en se laissant libre cet espace intime que seul l'Ultime peut combler.

photo © fabian da costa

 "Je ne vis que pour lui, mais mon coeur bat pour moi comme son coeur à lui bat pour lui, chacun allant par devers soi, en son inexpugnable solitude."
          Vladimir Jankélévitch

vendredi 10 décembre 2010

Chansons pour Anne

    

      Les quelques chansons pour Anne qui se déposent ici, sont venues toutes seules et à ma grande surprise. Elles ont traversé ma vie avec un parfum de souvenirs fugaces surgis de bien loin. Le bénéfice du temps qui passe se trouve peut-être dans cette capacité à nous redonner les impressions, les sensations les plus tendres, les plus nostalgiques aussi, d'une enfance perdue, merveilleuse et redoutable. Mais elles sont éphémères et légères comme le parfum d'un ancien flacon retrouvé. J'ai essayé de les capter, de les partager.  
     Une femme magnifique, Christiane Singer, à écrit : " Il n'est jamais trop tard pour avoir eu une enfance heureuse. " 



 photo Emilie Foucart Soumah

 Anne à la maison

Anne est seule à la maison,
assise sur le tapis du salon.
L'horloge dans le couloir
croque le temps à belles dents.

Anne est seule à la maison,
pas de Nounou, pas de Maman.
Alice est venue avec son lapin blanc.
Il s'est caché sous le buffet,
inutile de le chercher.

Anne est seule à la maison,
assise sur le tapis du salon.
L'armoire craque longuement,
elle sait qui est dedans.

Anne dit, je n'ai pas peur,
pas de Nounou, pas de Maman.
Alice est repartie, le lapin blanc aussi.
Ils n'aiment pas Cadet Rousselle
qui n'a toujours pas de maison.

Anne est seule à la maison.
Comme ils sont nombreux dans le salon.
Le prince des Aigues Marines
invite la Belle pour un goûter,
mais la Bête jalouse ne cesse de pleurer.
Raiponce coiffe ses longs cheveux
devant la glace de la cheminée.
Le loup se dit qu'elle est belle à croquer.

Anne crie : cela suffit,
allez-vous en de la maison !
Le livre dort sur le tapis.
Le front collé à la fenêtre elle attend.
Pas de Nounou, pas de Maman….



 

jeudi 9 décembre 2010

Ne plus avoir peur

Photo de la page Facebook de Pema Chödrön        

       

  Ne plus avoir peur de l'autre, l'accueillir  au lieu d'ouvrir son esprit et sa vie à tous les vents paranoïaques qui soufflent à l'envie.  Mais alors aussi peut-être, commencer par ne plus avoir peur en soi de l'inconnu, de l'inquiétant...mais c'est là une autre histoire.

 


      

 " L'image du voeu de bodhisattva pourrait être: " Ne pas avoir peur des autres". Quand on prononce le voeu de bodhisattva, on ouvre les portes et les fenêtres et on invite tous les êtres doués de sensibilité chez soi. Ayant compris la futilité et la douleur de toujours s'accrocher à soi-même, on veut faire le pas suivant... et on commence à travailler avec les autres. "

Pema Chödrön nonne bouddhiste


mercredi 8 décembre 2010

Anne au jardin



photo © fabian da costa


Petite robe claire, petite robe blanche.
Anne est au jardin..

Nuit d'été, de velours si doux.
Anne est au jardin, assise sur le banc de bois.
Dans la fontaine chante une goutte après l'autre.

Anne est au jardin, assise sur le banc de bois,
dans l'ombre noire du vieux saule.

Sur la pierre humide, le crapaud gonfle sa gorge ronde.
La couronne d'or est posée sur son front et la verte émeraude luit entre ses yeux.

Anne est au jardin, assise sur le banc de bois,
dans l'ombre noire du vieux saule, cachée sous le feuillage tendre.

La chauve-souris défroisse ses ailes de soie.
Entre ses dents nacrées elle parle chinois.

Anne est au jardin, assise sur le banc de bois,
dans l'ombre noire du vieux saule,
cachée sous le feuillage tendre – chaussettes en dentelles et souliers vernis.

Le vent de ses doigts fins décoiffe les nuages.
Le jour prochain sera beau puisque la lune est bleue.

Anne est au jardin, assise sur le banc de bois,
dans l'ombre noire du vieux saule,
cachée sous le feuillage tendre - chaussettes en dentelles et souliers vernis.
Elle a dans les cheveux un ruban de satin blanc.

Les pivoines dans l'allée, déploient leurs robes d'alpaga.
Elles disent que demain, le roi se promènera.

Anne dort au jardin, couchée sur le banc de bois,
dans l'ombre noire du vieux saule,
cachée sous le feuillage tendre - chaussettes en dentelles et souliers vernis.
Le ruban de satin blanc glisse au long de ses cheveux.





                 


lundi 6 décembre 2010

le temps de l'Avent

 Photo by Namita Patel

 Je suis contre

Je suis contre les Eglises qui ont fait d'un féminin oublié, d'un fruit innocent, des fauteurs de malheur, des porteurs de mort.

Je suis contre les Eglises qui ont noyé, brûlé, pendu, celles qui savaient les noms des plantes et des étoiles, celles qui connaissaient les formules et les chants qui aident à naître et à mourir.

Je suis contre les Eglises qui n'acceptent la moitié de l'humanité que silencieuse, soumise et humble.

Je suis contre les Eglises qui ont peur des femmes, mais qui ne craignent pas le désir et la violence des hommes.

Mais je ne suis pas contre Celui qui est né d'une jeune fille, sous un ciel de Palestine, Celui qui parlait aux femmes et se laissait aimer d'elles, prostituées, adultères, malades de l'Amour.

Je suis pour Celui-là.



dimanche 5 décembre 2010

Nostalgie



Peut-être fait-il moins froid ce matin, mais le ciel est gris, la neige n'est plus aussi blanche et des tourbillons de vent agitent les roseaux. Peut-être fait-il moins froid, mais le poêle peine à chauffer et moi à me réchauffer.
Alors m'est revenue une petite chanson de rien, écrite pour une petite fille qui aimait la mer, le soleil et la plage. La petite fille a grandi, elle aime toujours le soleil, la plage et la mer……..et les chansons de rien du tout.

 photo © fabian da costa

Anne à la mer

 Au bord de la grande mer, de la grande mer toute verte,
Anne sur le sable blanc pose son petit pied nu.

Les vagues roulent dans leurs mains les galets du rivage.
Chacun est un paysage.

Anne sur le sable blanc pose son petit pied nu.
Voilà sur la plage dorée, la trace de son joli pied.

Dans l'écume frémissante, nagent les grands poissons d'argent.
Ils murmurent aux enfants le secret des îles lointaines.
                 
Anne sur le sable blanc pose son petit pied nu.
Voilà sur la plage dorée la trace de son joli pied.
Cinq petits doigts font cinq pétales.

Sous la mer dansent les sirènes.
Elles tressent en riant leurs longs cheveux d'algues bleues.
                 
Anne sur le sable blanc pose son petit pied nu.
Voilà sur la plage dorée, la trace de son joli pied.
Cinq petits doigts font cinq pétales.                  
Cinq pétales font une fleur, dans le sable posée.

Le sage des jours anciens est assis au fond de l'eau.
Il regarde par-dessus sa tête passer tous les bateaux.
Les grands paquebots si gros, et les voiliers aux ailes d'oiseaux.                  
Anne sur le sable blanc pose son petit pied nu.
Voilà sur la plage dorée la trace de son joli pied.
Cinq petits doigts font cinq pétales.
Cinq pétales font une fleur dans le sable posée.

La mer vient de recouvrir la fleur que son  pied a dessinée.
Les mouettes écrivent dans le ciel,
du bout de leurs ailes blanches,
des mots mystérieux que viennent lire les anges.

Anne sur le sable blanc pose son petit pied nu.
Voilà sur la plage dorée la trace de son joli pied.
Cinq petits doigts font cinq pétales.
Cinq pétales font une fleur dans le sable posée.

La mer vient de recouvrir la fleur que son  pied a dessinée.
Elle laisse en se retirant un coquillage nacré.
Quel beau cadeau pour un si petit pied.







samedi 4 décembre 2010

Des plumes dans la neige

Photo © Fabian da Costa


Ce matin un petit chemin de plumes grises est tracé dans la neige accumulée sur la terrasse. Un chemin léger comme un souffle, mais qui raconte certainement le drame habituel de la rencontre d'un chat et d'un oiseau.
Les oiseaux sont nombreux autour de la maison en ces jours de froids intenses et les chats le savent bien. Je connais deux coupables potentiels : Harold, le chat élégant et snob de nos voisins, et le nôtre, Shanti, jeune rouquin intrépide. Deux félins carnassiers gavés de croquettes, et qui n'en passent pas moins des heures sous les mangeoires à guetter leurs proies.
Grave dilemme : faut-il ou non continuer à suspendre mangeoires et boules de graisse dans l'arbre sachant les chats aux aguets ? Ne plus le faire revient à priver de nourriture tous les oiseaux qui depuis des années trouvent table ouverte chez-nous. Donc nous continuerons à nourrir les oiseaux et à constater sans y pouvoir grand chose, que les chats sont des chasseurs impénitents.

Bien que le rapport puisse sembler disproportionné, mes réflexions matinales ont rejoint étrangement d'autres pensées plus graves qui m'agitent en ce moment. L'incontournable sentiment que le tragique, avec ou sans majuscule, est redevenu présent dans nos vies personnelles, politiques, mondiales. Peut-être parce que je suis de cette génération qui avait 2O ans à l'aube des Trente Glorieuses, le retour d'un chaos généralisé, de peurs réelles ou imaginaires, d'angoisses matérielles et spirituelles me frappe de plein fouet. Nos ancêtres avaient appris à vivre dans l'insécurité, le danger, l'inconnu du lendemain. On nous avait promis une vie facile, un progrès au service de l'homme, des loisirs, un travail moins pénible, et pour les plus optimistes une ère de paix relative après les horreurs des dernières guerres.
Voici un XXIème siècle où les conflits s'étendent sur toute la planète, où le fameux progrès se venge de ses adorateurs, où les vieux voient leurs retraites s'envoler et où les jeunes n'arrivent pas à trouver un vrai travail. Et la litanie des catastrophes et des calamités voulues ou non peut s'allonger à l'infini, nous la connaissons tous par cœur.

Alors quel rapport entre le petit chemin de plumes grises sur la neige et cette angoisse sournoise qui envahit notre planète ? Peut-être aucun pour certains. Pour moi j'y ai vu le signe qu'il était temps sans doute d'abandonner les faux espoirs, les sécurités mensongères que les deux tiers de l'humanité n'ont même pas eu le loisir de connaître, pour regarder la vérité en face, la vie en face, y compris les plumes éparses sur une blancheur de neige, signes de mort, mais aussi signes de vie.

Et voilà que ce matin, plongée dans des réflexions certes banales, mais qui envahissaient mon esprit, j'ouvre le blog ami de Phytospiritualité, et que j'y trouve un message qui me convertirait à la synchronicité, si ce n'était déjà fait depuis longtemps. Il s'agit d'un texte du philosophe Alexandre Jollien qui parle d'insécurité fondamentale et de vulnérabilité. Je me permets d'en emprunter un extrait.

" Alors, au lieu de fourbir des armes, de construire maintes carapaces, l'œuvre d'une vie pourrait s'épanouir sur d'autres chantiers : trouver la paix dans l'insécurité, la découvrir dans les hauts et les bas du quotidien. Cette paix comme la joie inconditionnelle ne s'obtiennent pas ailleurs, dans un monde parfait, mais ici, en pleine difficulté, dans le doute, avec les blessures. Oui, de notre fragilité, contre toute attente, peuvent naître des ressources inouïes. Et la vraie force revient à s'appuyer sur la précarité pour aller, sans bagage et sans armure, nu sur les chemins de l'existence. "
( Alexandre Jollien – La Vie novembre 2010 )

Voilà, il fait maintenant un grand soleil dans un ciel tout bleu. Les branches dégarnies de notre figuier sont pleines d'oiseaux, les chats ne sont pas là, sans doute partis à la chasse aux souris dans la grange voisine... la vie quoi.





mercredi 1 décembre 2010

Ecritures


photo Fabian da Costa

Avant la lettre il y eut le signe, avant le signe il y eut l’arbre dressé et la branche tombée, l’herbe couchée, échevelée, tordue.
Il y eut la griffure des pattes d’oiseaux dans la neige fraîche et l’empreinte du renard dans les sous-bois humides.
Il y eut le nuage étiré, roulé, déchiqueté sur le ciel, la pierre éclatée  par le gel de la nuit. Il y eut des siècles comme des jours et des jours sans limite aucune. Il y eut du feu, rouge comme ton sang, de l’eau  pour effacer le feu, et toi pour que je te connaisse.
Voilà pourquoi je t’écris de ce temps d’avant les âges, de ce temps  où nous devions nous retrouver, pour que de ma main qui trace ces signes à tes yeux qui les lisent, le chemin se fasse, unique.

 " Il était une fois et une fois il n’était pas… "
C’est ainsi que tous les conteurs des vieux mondes commencent leurs histoires.
 Donc, il était une fois et une fois il n’était pas, un empereur qui régnait trois mille ans avant notre ère, sur la terre de Chine.
Huangdi, dans le bleu nocturne, regardait ciel après ciel les astres et les planètes. Il les voyait dans la nuit, signes jetés par les dieux à la face des hommes.
Quand le jour se levait sur les plaines, les montagnes et les mers de son royaume, il quittait son trône de jade et marchait à pas lents. Il marchait seul, loin de ses ministres, loin de ses courtisans, de ses généraux, de ses gardes, et personne n’aurait osé rompre sa solitude.
En ce temps là, dans ce pays là, un empereur n’est pas comme un dieu, il est un dieu. 
Le poète Wu Weige,  nous dit que Huangdi trouva dans la course des étoiles, dans les tendres et légères traces des oiseaux sur la neige, la révélation de l’écriture.
Pour lui, les arbres et les pierres, les longues herbes sous le vent, se firent signes et caractères. Pour lui, la nature et le cosmos offrirent les pleins et les déliés, les points et les traits, et toute chose parla de sa propre parole.
Ce fut comme un éclair, et Huangdi sut ce que les hommes allaient mettre des siècles à apprendre.

Mais ce n’est tout encore : Wu Weige ajoute, comme en passant, ‘’Après cela, l’empereur pleurait beaucoup dans la nuit, et il y avait de quoi.’’

Il faut toujours croire les poètes. Il faut les croire plus que les savants, plus que les professeurs, et bien davantage encore que les hommes qui nous gouvernent.
Car eux seuls disent la vérité. Si un savant, un professeur, un homme politique se trompent, ils se trompent tout simplement.
Mais si un poète à l’air de s’égarer, voire de mentir, il a quand même raison  puisque jamais il ne parle de la surface du monde.
Il ne parle pas des choses d’ici, variables et trompeuses, car elles ne sont qu’une peau qui se ride et se fane.  Il parle des choses vraies : celles d’en dessus et celles d’en dessous.

Il est donc certainement bien vrai que Huangdi, l’Empereur des quatre mers, pareil au soleil, précieux et pur comme le jade de son trône, comme les colonnes de jade sculpté qui soutenaient le ciel de jade de son trône, Huangdi dans sa longue robe jaune pleurait toutes les nuits.

Il pleurait, et je vois les larmes couler de ses yeux jusque sur ses mains. Il pleurait, et moi qui ne sais pas la raison de ses larmes, je voudrais pouvoir pleurer aussi.

Tu connais ces larmes qui n’ont pas de nom. Ces pleurs-là ne sont pas des sanglots, ni les mouvements d’un chagrin connu qui envahit l’âme. Ces larmes s’épanchent de je ne sais quelle nappe souterraine qui vient au jour et s’écoule. Les larmes de Huangdi sont ainsi je pense. Venues d’une lointaine source dont il ignorait encore le nom.

Que voyait-il, qu’entendait-il ces nuits-là, dans son impériale solitude ?  Je ne sais pas. Car s’il me fallait le savoir, peut-être devrais-je aller chercher une réponse au lieu du même chagrin, et je n’en ai pas la force.
Non, je n’ai pas le courage de rejoindre Huangdi dans ce lieu terrible, où les secrets du monde se dévoilent si brusquement qu’ils éblouissent. Tu sais bien qu’une trop vive lumière blesse les yeux jusqu’aux pleurs.

Je me contenterai ici de parler du mystère de cette écriture qui ne s'apprend ni dans les livres ni dans les écoles. Et il me semble à chaque fois que ces jours de neige la font apparaître plus visible, plus lisible. Le soleil l'écrit en ombre et lumière, l'automne en rouge feu, la neige elle, prend un pinceau silencieux et doux pour tracer son histoire à la surface de la nôtre. Cela commence tout tranquillement par un silence inhabituel, un temps suspendu entre terre et ciel, une respiration annonciatrice de l'ouverture d'une nouvelle page, d'un nouveau chapitre.
Ce qui arrive alors est léger comme un souffle, comme une poudre presque invisible - à peine posée sur le sol aussitôt évanouie. Mais cela insiste aussi, persiste, s'accumule et devient au fil des heures une nouvelle histoire qui reste à déchiffrer.
La vraie merveille de cette écriture est bien qu'elle se laisse lire par qui le veut et le souhaite - ma lecture ne sera pas la tienne, mon alphabet n'appartiendra qu'à moi. 
L'histoire qui m'est racontée ce soir par cette neige est une histoire de territoires enfouis, de mémoires effacées, de frontières abolies. Une histoire que m'a répétée cette nuit la chouette qui vit dans la forêt, de l'autre côté du vallon.

 

vendredi 26 novembre 2010

Pour les jardins aujourd'hui sous la neige

" Et sur quelle douleur pose-t-on cette gaze " 2/2
 Rainer Maria Rilke 

Le chat brusquement se lève et commence une lente toilette. A l'Ouest le jardin grésille de paillettes, se consume en petites braises. Son père y a désiré tout ce qui peut vibrer, éclater, chanter aux derniers rayons d'un soleil flamboyant.
           Anne effleure les grands pavots d'orient. Pourpres, ils brûleraient la main qui oserait davantage. Elle se penche sur leur coeur noir. " Dans un coin du jardin, le pernicieux sommeil fleurit." Béni soit son père qui l'a nourrie de silence et de poésie. Ses lèvres frôlent les pétales froissés. Ils ont l'odeur amère d'une eau qui coulerait sous les buis. Elle dit à mi-voix, - "Le pernicieux sommeil..." Ce qui caresse ici sa bouche est sans doute plus proche du mourir que du dormir. La frontière ténue se trouve dans cet infime espace où son souffle fait trembler la fleur légère.
            Les pivoines à elles seules semblent avoir concentré tout le feu de la journée. "Bright Knight" fleurit sous les cytises, pour que ses coupes rouges et orangées recueillent la pluie d'or qui tombera chaque automne, et "Brocard de Soleil et de Lune"  croule sous les fleurs écarlates aux pétales bordés de blanc.
          L'heure est venue où le ciel et le lac se fondent dans un même bleu.  Une robe blanche palpite sous la tonnelle des roses, en bordure de l'eau. Anne pose ses pas doucement derrière la silhouette claire. L'allée conduit au jardin clos bordé d'arceaux où s'accrochent les grappes de glycine et de chèvrefeuille. Le vent monte du lac avec son odeur de roseaux, d' herbes mouillées, de vase tiède. Il investit les buissons, se glisse entre les branches. Il a des centaines de mains qui toutes à la fois bousculent les fleurs, retournent les feuilles. Dans l'ombre, un homme attend celle qui vient. Voici qu'elle est là, dans ses bras, leurs bouches et leurs souffles mêlés.
          Anne pose son front sur le tronc lisse d'un saule. L'arbre frémit comme le mât d'un navire. La douleur est une étrange chose, si difficile à nommer. Pourquoi dit-on "j'ai le coeur brisé". Son coeur n'est pas brisé; il s'est vidé comme une coupe trop pleine. Ses joues sont froides sous ses doigts. Elle est si légère, déshabitée de sa vie : un coquillage abandonné sur le sable.  Le couple là-bas s'est désuni et sa mère se retourne à-demi avant de s'éloigner, pour donner encore à celui qu'elle quitte un dernier regard de tendresse.
          Anne tremble doucement. Les premières étoiles entament à peine le ciel encore pâle. Le lac brille comme un airain poli et les mouettes se sont tues, immobiles pour la nuit, en grappes blanches sur les rives. Elle avance incertaine sous les arbres. Sur ce qui s'embrasait tout à l'heure, le crépuscule a déplié de longues écharpes d'ombre.
         Le crapaud et sa flûte se cachent sous les touffes de sauge. Anne le connaît bien. Il est d'un brun feuille morte, constellé de lunules rousses. Elle écarte le feuillage et se penche. Il joue sans se lasser sur les deux mêmes notes - do, et sa gorge se gonfle - mi, et la douce baudruche se dégonfle. Son oeil est une grosse agate qui tourne vers Anne ses reflets nocturnes.
         Une odeur de tabac blond erre dans l'allée. Comme un grand if noir courbé par le vent, son père se penche sur les buissons de roses.  Ses doigts caressent les pétales. Le coeur rouge de la cigarette se consume dans le sable.
         Elle s'approche en silence. Il dit sans la regarder. - La nuit, les roses blanches sont pareilles à du lait tombé des étoiles. Il murmure encore perdu dans ses songes.
  - Aimer les roses jusqu'à l'ivresse, les aimer jusqu'à en mourir, comme Rilke . Il se retourne enfin. Ses yeux sont tristes, mais sa bouche sourit. - Te souviens-tu de ces vers ? -
"Où est pour cet intérieur
un palpable contour ? Sur quelle douleur
pose-t-on cette gaze ?
Quels ciels se reflètent
dans le lac intérieur"
de ces roses écloses..."
          Dans la nuit enfin venue, le Bouvier et la Vierge se poursuivent sans répit. Anne sait depuis sa petite enfance l' histoire des dieux et des constellations. Elle n'ignore pas que le Bouvier garde les ourses célestes en compagnie des chiens de chasse, dans les prairies infinies. Elle dit à mi-voix, -" Père, vous devriez rentrer, le dîner va commencer". Il s'éloigne doucement et s'arrête un instant devant le banc de bois, où les pivoines ont posé leurs têtes trop lourdes. -Ta Mère, dit-il, est une fleur ardente -
         Anne ne savait pas qu'elle pleurait. Simplement elle s'étonna de sentir sa joue humide et la sécha sur la coupe fraîche d'une pivoine  blanche. La lune se préparait à sa grande moisson. Toute la nuit elle faucherait des gerbes d'étoiles, pour rester au matin, seule, cette mince lame d'argent.

jeudi 25 novembre 2010

Pour les jardins en sommeil

       Cette fois c'est certain nous entrons dans l'hiver, et pas vraiment sur la pointe des pieds. Les premières gelées ont flétries cette nuit ce qui restait de fleurs.  Seuls le givre et la neige vont fleurir maintenant les branches et les buissons dégarnis. Dans la nostalgie des beaux jours, je me suis souvenue d'une nouvelle que j'avais écrite autour des jardins et des fleurs. Je la partage aujourd'hui, dans l'attente du printemps.

photo © fabian da costa



 " Et sur quelle douleur pose -t-on cette gaze ? " 1/2
Rainer Maria Rilke 



           Ses deux bras nus sur la pierre chaude de la balustrade, Anne regarde l'ombre des orangers trembler sur les marches de la terrasse. Les serveurs en vestes blanches glissent silencieux et lointains entre les robes longues et les smokings. Le bourdonnement des voix s'écoule par les baies grandes ouvertes, pour se mêler dehors au bruissement des feuillages.

          Elle ferme les yeux. Le soleil de cette fin de journée n'en finit pas de se coucher sur le lac. Le jour s'étire comme un chat paresseux qui ne veut pas vraiment bouger, mais seulement s'étendre jusqu'au bout de ses pattes. Anne pense aux douces pelotes roses entre les griffes recourbées.
Elle se dit que jamais peut-être ce jour ne finira, et qu'elle restera ainsi suspendue dans le regard vert du chat qui s'allonge plus encore dans les lavandes, au pied des orangers. Elle va vers lui et ses sandales neuves crissent sur le gravier. Le chat ne bouge pas. Il est couché, blanc au milieu des épis bleus. Elle le caresse et sa main se parfume de fourrure et de lavande chaude.

          Elle est seule, merveilleusement. Sans nurse anglaise ni gouvernante allemande. Elle avait supplié. –  Non Maman, s'il vous plaît, les Misses sont trop maigres et les Fraülein trop grosses. Je préfère être sage - . Et sa mère avait ri en lui caressant les cheveux. Anne croit qu'elle peut mourir de bonheur pour ce rire et pour cette caresse. Ma Mère, ma divine Mère, pense-t-elle.
Nulle femme n'est aussi blonde, aussi lumineuse que cette mère adorée. Jamais Anne ne l'a entendu élever la voix pour commander les domestiques ou pour la gronder. De quoi la gronderait-on d'ailleurs ? Depuis toujours elle sait faire silence et disparaître quand il convient. C'est le prix à payer pour vivre, souvent oubliée, à l'ombre douce de son amour. Et tous à l'ambassade sont comme elle. Les bonnes, le cuisinier, le chauffeur, le jardinier, le chien : tous ils attendent, ils guettent, ils provoquent le sourire, le soleil, l'éclosion de la joie sur le ravissant visage.


          Les rires et les voix s'apaisent là-bas, pour n'être plus qu'un ressac qui vient mourir sur le sable de l'allée. Des notes de musique se détachent maintenant. Elles s'accrochent légères, blanches et noires entre les longs filaments roses des cléomes. Anne se dit qu'elle pourrait les cueillir au bord des pétales irisés, les rassembler dans le creux de sa main. Une voix s'est jointe à la mélodie. Anne ferme ses oreilles sous ses paumes serrées. Le jeune secrétaire d'ambassade anglais, chante. Il est assis au piano, les femmes se sont rassemblées autour de lui, les hommes fument à l'écart. Elle sait que sa mère debout près du grand bouquet de pivoines blanches, tourne les pages. Elle se penche, tend le bras vers la partition, et son reflet pareillement s'incline. Anne tremble qu'un soir sa mère ne s'engloutisse dans ce lac de verni noir, perdue à jamais.

         Les arbres flamboient enfin au jardin du couchant. L'autre jardin, celui du levant, est dans l'ombre du soir. Son père avait dit  : - Je voudrais à l'Est des fleurs couleur du ciel quand l'aube hésite entre le jour et la nuit. Et le jardinier avait planté des ancolies couleur de craie, des pensées mauves au coeur rose, des iris à gorge blanche et sépales violets, à  longue barbe lavande. Il disait aussi, -  Il faut que  les chants des oiseaux  au matin, courent sur des bordures d'argent soyeuses et s'enroulent comme des copeaux vibrants autour de leur feuillage. Le jardinier alors avait mis en terre des épiaires duveteuses et argentées, des rhododendrons crémeux, et d'autres iris encore, bleuâtres comme de la neige à l'ombre, qui montraient une langue striée de vert au-dessus d'un chatoiement de campanules.