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dimanche 30 janvier 2011

La Trame des Jours 4

photo © fabian da costa


                       Le jour où enfin ils décidèrent de s'en défaire, il fallut appeler le voisin - tant il était lourd, pesant, quasi inbougeable - le vieux fourneau de la grand-mère. Sa vieille fonte rayait le carrelage, et il avait réussi à écraser quelques doigts avant de se laisser traîner derrière la maison.


                  Qui veut encore prendre le temps d'allumer son feu tous les matins, de se battre avec le bois humide qui fume, de vider les cendres, de rentrer les bûches, et de balayer dix fois par jour un sol toujours sali ?

                  Finalement, peut-être chacun a-t'il ce qu'il mérite, sinon ce qu'il désire. Le fourneau rouillé sous la pluie, s'est vu confié les semis et les boutures, les bégonias fragiles qui aiment le soleil couchant. Eux, ils se sont réjouis devant les nouveaux radiateurs si propres, si pratiques.

                  Bien sûr, plus jamais il n'y eut des fins d'après-midi frileuses, où l'on pouvait se rôtir les pieds, en regardant la tasse de chocolat mijoter doucement sur le feu, ni l'odeur de pain d'épice et de cannelle du chêne qui brûle à courtes flammes - et plus jamais non plus le chien ne s'est couché devant le feu, soupirant d'aise le museau dans les cendres. On ne peut pas tout avoir.




 

samedi 22 janvier 2011

La Trame des Jours 2

photo © fabian da costa


         Dans les bras de ce vallon, deux maisons à un jet de pierre l'une de l'autre. Deux maisons vides, volets clos, refermés sur les souvenirs des derniers habitants. Il n'y a pas tant d'années que cela, Emile vivait dans la première, Léopold et Aimé dans l'autre - trois vieux garçons.
         Il n'est rien de plus facile que de rester ainsi à la campagne. Depuis bien longtemps, les filles ne veulent plus marier un paysan.
         Elles sont toutes là, à rêver de la ville ou du bourg - des magasins - des rues propres et larges - de l'eau sur l'évier et des lumières qui font chaud au coeur. Elles veulent un homme qui ne sente pas l'écurie ou le feu de bois, et qui ramène une vraie paye à la maison.

         Un jour de grosse pluie, alors qu'il descendait voisiner à la ferme la plus proche, un sac à pommes de terre retourné en bonnette sur le crâne, Léopold avait bien tenté de proposer mariage à sa voisine. Cette rosière montée en graine allait aussi en visite, car la pluie est une bonne excuse pour le plaisir du bavardage. Elle l'avait toisé ; du haut de la pointe de son sac à patates jusqu'aux bouts de ses galoches sales, avant de lui dire lentement : " Tu vois Léopold, il pourra pleuvoir, neiger ou faire soleil, ce n'est pas demain que j'irai m'accrocher sur ta roche. "

         Et Léopold avait vieilli avec ses compagnons. Seuls tous les trois dans leurs maisons de pierres vives accrochées au rocher qui partout affleure sur cette terre de pauvres. Seuls, mais pas forcément très malheureux - seuls, mais en si parfaite union avec cette vie-là, que leur solitude devenait habitude et non plus déchirure.

         Ils sont morts, tous les trois. Doucement, ils se sont éteints comme les feux auprès desquels ils veillaient.

         Je suis entrée dans la maison d'Emile. Le vieux poêle bas sur pattes est au milieu de la cuisine - sur le plancher noirci, les pieds d'Aimé ont patiné le bois. A cette place-là, assis devant son feu, il regardait passer le fil du temps qui s'attardait ici plus longuement qu'en bas, à la ville.
         Dans la maison de Léopold, le vieux balai de buis veille seul contre la porte. Ce balai qu'aucune main de femme n'a voulu prendre.
         La vie n'est pas enfuie, seulement endormie. Il faudrait si peu, pour qu'à nouveau il y ait des voix qui résonnent dans la combe : un pas sur le chemin, des mains amicales qui ouvrent les volets...

         Ouvrir les volets d'une maison longtemps fermée, c'est éveiller l'âme des choses - c'est remettre en route la muette horloge du temps.

 

mercredi 19 janvier 2011

La Trame des Jours 1


photo © fabian da costa
       
       Dans leurs bras de pierres, elles nous ont tous tenus, bercés endormis. Tous, si nous fermons les yeux, nous pouvons retrouver le chemin de la maison de notre enfance. Belle ou laide, vaste ou incommode, c'est celle-là qui nous a vu grandir et pas une autre.

      Je revois mon fils quitter un logement humide, sans charme et sans soleil, embrasser les murs de sa chambre, et partir déchiré vers une maison claire, cernée de champs et de forêts. Le coeur est aveugle. Seuls sont vrais les souvenirs de l'amour.

      Mais il ne suffit pas de poser ses meubles et ses valises dans une nouvelle maison pour être immédiatement chez-soi. J'en ai connu des hautaines qui ne se laissaient conquérir par personne, des sournoises où  les pieds manquent les marches, les épaules heurtent les chambranles, et où  l'on vit méfiant et resserré, sur une prudente défensive. Il y a la bâtisse stupide qui ne comprend rien à ce que vous lui demandez. Les murs refusent les clous, les planchers sont pourris, le carrelage poreux. Même vos meubles vous paraissent sots et ne trouvent pas leur place. Ces maisons là ne sont pas vraiment méchantes et l'on finit par s'y faire tant bien que mal une place, à coups de pieds et à coups de gueule.

      La nôtre, notre dernière maison, j'ai tout de suite eu envie de la qualifier de débonnaire. Débonnaire, avec un touche de légère ironie, devant ces gens de la ville éblouis par un carré d'herbe.
                 
      Nous  avons emménagé dans une radieuse fin de juin, pour nous retrouver à l'automne sous de mémorables tempêtes d'équinoxe. Le mince ruisseau qui coule au fond du vallon est devenu un torrent furieux qui a coupé et défoncé notre chemin. Les chenaux saturés d'eau et obstrués par les feuilles que nous n'avions pas songé a ôter ont subitement débordé jusque sous l'auvent . Nous avons acheté en toute hâte, des cirés, des bottes, une grosse pioche et une grande pelle, et nous avons connu les joies de creuser des tranchées à minuit, sous le déluge. Notre région fit à ce moment là les grands titres des journaux et nous nous sentions presque des héros. L'aventure était à notre porte.

     La maison nous a adopté ces jours-là je crois, attendrie par tant de maladresse et de bonne volonté.

mercredi 12 janvier 2011

le jour où j'ai rencontré Dieu





photo © fabian da costa
 
    J'ai rencontré Dieu. J'ai toujours dit que je le cherchais, et le jour où je l'ai vu je ne l'ai pas reconnu. C'était à Delhi, dans le quartier populaire où nous logions, dans la nuit qui tombe ici à 6 heures du soir. C'était le mendiant affamé qui mangeait accroupi dans le caniveau un reste innommable sur du papier journal.     
   Nos regards se sont croisés, je ne me suis pas arrêtée et je ne me le pardonne pas.  Comme un cil dans l'œil qui fait pleurer et que je n'arrive pas à ôter, il est toujours là sous mes paupières.
    Je ne me suis pas arrêtée, bien trop occupée à préserver le bas de mon pantalon de la boue qui envahissait le trottoir, bien trop préoccupée de courir vers un magasin qui allait fermer, bien trop inquiète de perdre dans la foule celui qui marchait devant. Peu importe la raison, je ne me suis pas arrêtée, voilà tout. J'avais sur moi plus de roupies qu'il n'en verra jamais de toute sa chienne de vie – je ne me suis pas arrêtée. Il ne demandait rien, il ne voulait rien, il regardait dans les yeux cette femme pressée – juste surpris de trouver un regard plonger dans le sien.
    Je ne me suis pas arrêtée, je ne me le pardonne toujours pas, mais je sais que je suis devenue disciple d'un maître en guenilles, là-bas, dans les rues de Delhi.

Eurydice...

                                   photo fabian da costa   Eurydice, Eurydice, je pense à toi ce soir. Il fait froid, il fait noir, et je t’...