dimanche 24 février 2019

Comment viennent-ils...?

Sainte-Sophie -Istanbul - photo fabian da costa


Oui, comment viennent-il ces visiteurs de l’ombre, ces visiteurs des songes, comment viennent-ils nous visiter, nous parler ? Ils passent dans un rêve dont on se souvient comme d’un éclair de vérité dans l’ordinaire des jours. Ces rêves que l’on ne peut oublier, dont on ne peut se défaire.

Ils traversent nos nuits une torche à la main, ils nous montrent un chemin  où nous devrons marcher, sans carte ni boussole. De ceux qui se font juste en avançant un pas après l’autre, et c’est tout. La route est longue qui mène on ne sais où, mais la certitude est là qui ne nous lâche pas – il y a là-bas quelque chose pour moi, un visage à découvrir, une parole à entendre.

Et la vie passe et le temps passe. Du temps trop plein et du temps perdu. Et vient un voile, une brume qui n’efface pas mais estompe le souvenir de moins en moins brûlant d’une nuit particulière.

Jusqu’à ce que là, juste au secret de l’âme, se creuse un vide, une évidente absence. Exactement ce qu’il faut d’inconfort pour rappeler le souvenir du visiteur nocturne qui ne se laisse pas oublier.

La question change alors : ce n’est plus comment est-il venu, mais bien comment va –t-il revenir ? Et plus encore, va-t-il revenir celui dont je n’ai pas honoré la visite ? Depuis tant d’années voudra-t-il encore traverser les mondes et rencontrer le mien ?

Il est impossible de commander aux ombres, de leur dire : je veux que tu reviennes me visiter cette nuit, maintenant je suis prête à t‘entendre, à te suivre. Non, cela ne marche pas ainsi, et les nuits n’apporteront rien que des rêves fumeux dont on n’arrive pas à se souvenir.

Il fallait juste comprendre que ces voyageurs particuliers ne prennent pas toujours le même moyen de transport, ne s’habillent pas toujours de la même manière, ne se montrent pas sous le même aspect.

Ils ont en fait un humour tendre et délicieux. On les attend tels que nous les avions vu, majestueux, impressionnants. On voudrait les voir marchant vers nous au milieu des éclairs et au son de  musiques angéliques, pour nous révéler enfin la mission de notre vie. 

Et bien non – à nous d’être attentifs, vigilants, car maintenant leurs visites se feront fugaces et imprévisibles. Il arrive que le vent ne se  manifeste que par la feuille de l’arbre qui danse sur sa branche. Les présences de l’invisible sont ainsi.  C’est un livre déjà lu qui s’ouvre sur une page écrite rien que pour nous, à l’instant présent. L’émotion cent fois connue, d’un coucher de soleil. Le regard du chat qui plonge dans le nôtre un abime doré. Un geste quotidien, pareil à tous les autres, mais qui éveille soudain une onde de chaleur, un grésillement nouveau. Et la certitude absolue que la rencontre est là, que notre voyageur est revenu, déguisé en peu de choses, habillé de rien du tout, mais qu’il est bien là et qu’il ne reste plus qu’à l’écouter. L’écouter et rire ensemble. Car l’un des grands secrets à découvrir est celui-ci : cette joyeuse vibration, ce sourire intérieur, sont bien les signes que la rencontre est vraie, que le rendez-vous a bien eu lieu.


dimanche 10 février 2019

Qu'a fait la vie...

géranium au vase bleu - photo fabian da costa



Qu'a fait la vie de nos amours ?
Le vrai, le pur, celui des anciens jours.

Que fait la vie de l’éblouissante splendeur,
celle qui rend aveugle et mène à la stupeur
d’avoir vu, entendu, que c’était celui-là,
celui-là et pas un autre, celui-là et rien d’autre.

Qu’à fait la vie de nos amours ?
Elle n’a rien fait ni défait.
On dit qu’elle passe, on dit qu’elle efface.

Mais c’est nous qui passons, nous qui effaçons,
- ou pas.
La vie est toujours là, pareille et semblable,
Et l’éclair et la joie, et la fulgurance aussi.

jeudi 10 janvier 2019

Beauté

Bénares - photo fabian da costa



Qui était cette femme ?
Ami, qui était cette femme
Enflammant la rivière
De sa peau dorée ?...

Le collier d'or
Sur le sommet de sa poitrine
Brillait comme la Lune
Sur les montagnes neigeuses.
Les ombres de la Lune :
Les flots de sa checelure noire
Roulant sur ses hanches.

Elle émergea des ondes
Comme un quartier de Lune,
Scintillant dans la pénombre du crépuscule.

Comme je me tenais la regardant ainsi
Et me perdant moi-même,
Elle partit au loin, tordant et enroulant mon âme
Avec sa sârî - mouillée et bleue.
Depuis, mon coeur frisonne de fièvre...
Chandîdâs " La voie mystique du coeur " - textes mystiques de l'Inde - Patrick Mandala - Ed. Chiron


lundi 7 janvier 2019

La prière d'un poète

printemps à Rochechinard - photo fabian da costa
 
 
 
J'ai perdu ma langue originelle, avec le temps
et ses nuits dévastatrices.
je suis devenu un orphelin muet du ciel.
 
Je voudrais retrouver cette langue égarée
reçue au berceau dans l'émerveillement de l'aurore.
Désert - brûlure. J'attends l'averse libératrice,
les dernières pluies du Verbe.
 
je veux retrouver les simples et saintes paroles
du poème enfanté dans les jardins de l'âme.
 
Jean Vigna
 
Cher vieil ami poète, 96 ans aux prochaines cerises, tu n'as rien perdu et la poésie est toujours là à tes côtés, ce poème en est le témoin. Juste un peu engourdie par l'hiver et le froid, elle refleurira comme l'arbre au printemps.


mercredi 2 janvier 2019

Vers 2019

notre caravane dans le désert de Chinguetti - photo fabian da costa


Puissions-nous tous marcher, frères humains, vers ce puits d'eau vive, dans la paix, l'espérance et l'amour.

...Le puits que nous avions atteint ne ressemblait pas aux puits sahariens. Les puits sahariens sont de simples trous creusés dans le sable. Celui-là ressemblait à un puits de village. Mais il n'y avait là aucun village, et je croyais rêver.
- C'est étrange, dis-je au petit prince, tout est prêt : la poulie, le seau et la corde...
Il rit, toucha la corde, fit jouer la poulie. Et la poulie gémit comme gémit une vieille girouette quand le vent a longtemps dormi.
- Tu entends, dit le petit prince, nous réveillons ce puits et il chante...  

mardi 11 décembre 2018

Souvenir du Rajasthan

désert de Thar - Rajasthan - photo fabian da costa


 Voilé, dévoilé


 De l' Inde je ne connaissais vraiment que le Kerala, ses verts intenses, les lagunes et les canaux qui la parcourent comme autant de routes langoureuses et secrètes. Je connaissais les femmes keralaises, et certaines intimement, leurs saris qui en faisaient autant de fleurs épanouies au bord des routes poussiéreuses, au milieu des voitures, des rikshaw, des motos crachant leur nuage de pollution et les beuglements de leurs klaxons aussi nécessaires à la conduite que l'accélérateur ou le volant.
Je connaissais surtout le sourire éclatant de gentillesse qui répondait au mien, la douceur et la profondeur des regards qui offraient sans crainte le chemin qui mène à la source du coeur.

Aujourd'hui je découvre le Rajasthan et je m'approche d'un féminin tout autre, un paysage inconnu.
Les femmes ici, sont à la fois petites comme de toutes jeunes filles et majestueuses comme des reines. Elles vont, scintillantes de bijoux, et sur le long voile qui les enveloppe je me suis interrogée. Femme occidentale, bien entendu farouchement attachée à la liberté et à l'égalité que nous avons mis si longtemps à acquérir, qu'y avait-il à comprendre pour moi, de ces femmes voilées, dissimulant entièrement ou à demi leurs visages.
A mes tentatives de sourire j'obtenais peu de réponse, comme un éclair parfois d'une bouche qui acceptait de se desceller, mais les yeux fuyaient mon regard ou bien restaient aussi infranchissables qu'une muraille défensive.
Ce n'est qu'au bout de plusieurs jours de déception et de frustration, que j'ai eu la chance de rencontrer chez elles, ces femmes jusque là inaprochables. C'est ainsi que j'ai pu apprendre, par gestes, rires et sourires, le secret du voile. Ces redoutables magiciennes en usent avec un art consommé qui se transmet de mères en filles. Entièrement sur le visage, il protège du vent, de la poussière, des regards indiscrets. A moitié ouvert, parfois retenu entre les dents, il ne laisse apparaître qu'un oeil noir de khol, et fait encore plus désirer le visage tout entier. Et si la Rajapoute est lassée de son interlocuteur, elle ramène son voile et se retire à volonté derrière ce léger, mais inviolable rempart.

Nous avons pour nous-même dépassé bien des limites imposées autrefois par l'éducation et la tradition. Nous nous réjouissons avec raison d'une liberté de parole et d'expression auxquelles nous ne pourrions renoncer. Nombre d'entre-nous ont abandonné sur les divans et les fauteuils de nos psys, les fardeaux qui nous encombraient. Nous n'hésitons pas à confier à des lointains plus ou moins proches, l'intimité de notre vie amoureuse ou intérieure.
Du silence emmuré de nos parents et grands-parents, nous voici passées à la parole libérée de toute entrave, parfois de toute pudeur.

Alors, sans chercher à devenir ce que nous ne sommes pas, ce que nous ne serons jamais, pourquoi ne pas réfléchir, ne fut-ce qu'un instant, à ce que peuvent nous révéler ces voiles mouvants qui tremblent sur le visage de ces femmes.

Peut-être pourrions-nous apprendre d'eux qu'il n'est pas toujours utile de révéler au grand jour ce qui demande de l'ombre et de la discrétion. Que le mystère de l'autre, autant que de soi-même, a besoin de protection, de solitude et de silence.
Le numineux, le sacré, et je me permets de croire que le féminin en est particulièrement riche, demandent à être voilés, pour donner accès à l'ultime grotte du coeur.

Je vous écris ces lignes dans la douceur du crépuscule indien. Des aigrettes blanches viennent de se poser sur les branches des arbres qui bordent le jardin. Il paraît que la nuit dernière une panthère se promenait dans les bosquets. Vraiment, l'Inde est le pays de nos rêves d'enfants.

vendredi 2 novembre 2018

Prends garde

Ashram de Ma Anandamayi - Kankhal - Inde
photo fabian da costa



Va de l'avant, allume tes bougies, fais brûler ton encens et tinter les cloches, appelle Dieu mais prends garde, Dieu va venir et il va préparer son enclume, allumer sa forge et te battre et te rebattre jusqu'à ce qu'il transforme le cuivre en or pur.
 
Sant Keshavadas

Eurydice...

                                   photo fabian da costa   Eurydice, Eurydice, je pense à toi ce soir. Il fait froid, il fait noir, et je t’...