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mercredi 1 décembre 2010

Ecritures


photo Fabian da Costa

Avant la lettre il y eut le signe, avant le signe il y eut l’arbre dressé et la branche tombée, l’herbe couchée, échevelée, tordue.
Il y eut la griffure des pattes d’oiseaux dans la neige fraîche et l’empreinte du renard dans les sous-bois humides.
Il y eut le nuage étiré, roulé, déchiqueté sur le ciel, la pierre éclatée  par le gel de la nuit. Il y eut des siècles comme des jours et des jours sans limite aucune. Il y eut du feu, rouge comme ton sang, de l’eau  pour effacer le feu, et toi pour que je te connaisse.
Voilà pourquoi je t’écris de ce temps d’avant les âges, de ce temps  où nous devions nous retrouver, pour que de ma main qui trace ces signes à tes yeux qui les lisent, le chemin se fasse, unique.

 " Il était une fois et une fois il n’était pas… "
C’est ainsi que tous les conteurs des vieux mondes commencent leurs histoires.
 Donc, il était une fois et une fois il n’était pas, un empereur qui régnait trois mille ans avant notre ère, sur la terre de Chine.
Huangdi, dans le bleu nocturne, regardait ciel après ciel les astres et les planètes. Il les voyait dans la nuit, signes jetés par les dieux à la face des hommes.
Quand le jour se levait sur les plaines, les montagnes et les mers de son royaume, il quittait son trône de jade et marchait à pas lents. Il marchait seul, loin de ses ministres, loin de ses courtisans, de ses généraux, de ses gardes, et personne n’aurait osé rompre sa solitude.
En ce temps là, dans ce pays là, un empereur n’est pas comme un dieu, il est un dieu. 
Le poète Wu Weige,  nous dit que Huangdi trouva dans la course des étoiles, dans les tendres et légères traces des oiseaux sur la neige, la révélation de l’écriture.
Pour lui, les arbres et les pierres, les longues herbes sous le vent, se firent signes et caractères. Pour lui, la nature et le cosmos offrirent les pleins et les déliés, les points et les traits, et toute chose parla de sa propre parole.
Ce fut comme un éclair, et Huangdi sut ce que les hommes allaient mettre des siècles à apprendre.

Mais ce n’est tout encore : Wu Weige ajoute, comme en passant, ‘’Après cela, l’empereur pleurait beaucoup dans la nuit, et il y avait de quoi.’’

Il faut toujours croire les poètes. Il faut les croire plus que les savants, plus que les professeurs, et bien davantage encore que les hommes qui nous gouvernent.
Car eux seuls disent la vérité. Si un savant, un professeur, un homme politique se trompent, ils se trompent tout simplement.
Mais si un poète à l’air de s’égarer, voire de mentir, il a quand même raison  puisque jamais il ne parle de la surface du monde.
Il ne parle pas des choses d’ici, variables et trompeuses, car elles ne sont qu’une peau qui se ride et se fane.  Il parle des choses vraies : celles d’en dessus et celles d’en dessous.

Il est donc certainement bien vrai que Huangdi, l’Empereur des quatre mers, pareil au soleil, précieux et pur comme le jade de son trône, comme les colonnes de jade sculpté qui soutenaient le ciel de jade de son trône, Huangdi dans sa longue robe jaune pleurait toutes les nuits.

Il pleurait, et je vois les larmes couler de ses yeux jusque sur ses mains. Il pleurait, et moi qui ne sais pas la raison de ses larmes, je voudrais pouvoir pleurer aussi.

Tu connais ces larmes qui n’ont pas de nom. Ces pleurs-là ne sont pas des sanglots, ni les mouvements d’un chagrin connu qui envahit l’âme. Ces larmes s’épanchent de je ne sais quelle nappe souterraine qui vient au jour et s’écoule. Les larmes de Huangdi sont ainsi je pense. Venues d’une lointaine source dont il ignorait encore le nom.

Que voyait-il, qu’entendait-il ces nuits-là, dans son impériale solitude ?  Je ne sais pas. Car s’il me fallait le savoir, peut-être devrais-je aller chercher une réponse au lieu du même chagrin, et je n’en ai pas la force.
Non, je n’ai pas le courage de rejoindre Huangdi dans ce lieu terrible, où les secrets du monde se dévoilent si brusquement qu’ils éblouissent. Tu sais bien qu’une trop vive lumière blesse les yeux jusqu’aux pleurs.

Je me contenterai ici de parler du mystère de cette écriture qui ne s'apprend ni dans les livres ni dans les écoles. Et il me semble à chaque fois que ces jours de neige la font apparaître plus visible, plus lisible. Le soleil l'écrit en ombre et lumière, l'automne en rouge feu, la neige elle, prend un pinceau silencieux et doux pour tracer son histoire à la surface de la nôtre. Cela commence tout tranquillement par un silence inhabituel, un temps suspendu entre terre et ciel, une respiration annonciatrice de l'ouverture d'une nouvelle page, d'un nouveau chapitre.
Ce qui arrive alors est léger comme un souffle, comme une poudre presque invisible - à peine posée sur le sol aussitôt évanouie. Mais cela insiste aussi, persiste, s'accumule et devient au fil des heures une nouvelle histoire qui reste à déchiffrer.
La vraie merveille de cette écriture est bien qu'elle se laisse lire par qui le veut et le souhaite - ma lecture ne sera pas la tienne, mon alphabet n'appartiendra qu'à moi. 
L'histoire qui m'est racontée ce soir par cette neige est une histoire de territoires enfouis, de mémoires effacées, de frontières abolies. Une histoire que m'a répétée cette nuit la chouette qui vit dans la forêt, de l'autre côté du vallon.

 

3 commentaires:

  1. Bonjout Anne, bienvenue dans la prairie, je reviendrai lire vos autres textes, j'aime beaucoup "Pour les jardins aujourd'hui sous la neige"

    A bientôt

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  2. bon tout cela me parait bien beau et mérite commentaires mais après réflexion les jeux et les je ne suffiraient pas à rendre justice de l'effort et de l'effroid de la neige sur le temps j'y reviendrai bientôt

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  3. Anne qui traque, braconne pour partager. Anne et les traces éblouissantes d'affolement lorsque les déliés disparaissent. Anne qui connaît l'éreintement lorsque nous enfantons le Monde. Anne, je remplace N par M et c'est belle Âme que voilà. Merci Anne pour ces rapines partagées et cet envol.
    L sorcière de son état

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