Les textes qui sont publiés sur ce blog sont ma propriété, les photos sont soit les miennes, soit sous le copyright fabian da costa photographe. Sauf indications de sources de ma part. Merci de ne pas les utiliser sans mon autorisation.

mercredi 15 décembre 2010

Pour une ville retrouvée


photo © fabian da costa

        
Ces parfums d'enfance que je retrouve, passagers comme buées sur la vitre, nuages dans le ciel, viennent pour la plupart de Bordeaux, ville que je croyais ne pas aimer et qui se rappelle à moi, étrangement.
Voici revenus les quais de la Garonne, le jardin public, la rue Borie et ma maison, la rue Sainte-Catherine et ses magasins, et même les putes sur le trottoir. : vieillies comme le monde qui est passé là, et comme moi aussi.
Quand j'étais une petite fille de la bourgeoisie bordelaise, ces filles se trouvaient tous les jours sur le chemin de la promenade que je faisais avec ma nounou, de la maison jusqu'au jardin public. Nous longions le quai des Chartrons, celui qui borde la Garonne et le port, qui à cette époque venait s'allonger dans la ville même, avec ses bateaux, ses marins, ses docks, ses longues grues, et ses filles à la porte des bars qui se succédaient tout au long des quais.
J'étais, mes vieilles photos en témoignent, une parfaite enfant de bonne famille. J'avais des cheveux blonds retenus par des rubans de satin assortis à mes robes. Des socquettes blanches, des sandales blanches aussi que je salissais malgré tous mes efforts, et le dimanche pour me rendre à l'office en compagnie de ma mère, des gants en dentelle, blanche bien entendu.
Ma nounou me tenait d'une main ferme, et hâtait le pas quand nous passions dans le secteur le plus chaud des quais, celui qui rassemblait le maximum de bistrots et de filles appuyées à la porte, ou accoudées au comptoir, celui qui se trouvait le plus près de l'entrée des docks, là où les hommes assis par terre, le dos contre la grille attendaient une embauche, là où les matelots sortaient vers la ville.  Elle ne parvenait pas, sans doute à cause de mes petites jambes, à marcher assez vite, pour éviter que l'une ou l'autre de ces femmes ne se penche au passage pour m'embrasser.
J'étais une enfant que l'on embrassait très peu : ma nounou jamais, car on n'embrasse pas les enfants des maîtres, ma mère parcimonieusement, pour ne pas tomber dans un sentimentalisme déplacé.
Les baisers de ces filles sont l'un de mes plus beaux souvenirs. C'étaient des baisers généreux et parfumés, très parfumés, des baisers donnés à l'enfance qui passait devant elles, des baisers qui sont restés les plus secrets et parmi les plus précieux de ceux que j'ai reçus.

1 commentaire: